Origine http://www.cnam.fr/lipsor/dso/articles/fiche/boltanski2.html
Les auteurs
Luc Boltanski
Directeur d'études à l'Ecole des Hautes Etudes en
Sciences sociales, il est un des membres fondateurs de "l'Ecole
des conventions".
Il a écrit plusieurs livres :
- Les cadres. La formation d'un groupe social (1982)
- L'amour et la justice comme compétence (1990)
En collaboration avec L. Thévenot :
- Justesse et justice dans le travail (1989)
- De la justification. Les économies de la grandeur (1991)
Eve Chiapello
Enseigne à HEC.
Elle a écrit :
- Artistes managers.
Le management culturel face à la critique artistique (1998)
Les Idées-clés
*
Définir les concepts centraux de "critique" et
"d'esprit" du capitalisme afin de comprendre la dialectique
établie entre ces deux concepts.
*
Clarifier les relations entre le capitalisme et ses critiques.
*
Comprendre l'affaiblissement de la critique de l'esprit du capitalisme
au cours de ces quinze dernières années.
*
Relancer l'action politique à partir de l'analyse et de
la compréhension des phénomènes historiques.
Le nouvel esprit du capitalisme et les nouvelles formes de la critique
Le renouveau de la critique sociale
Le nouveau monde social créé par les déplacements
du capitalisme donne lieu à de nouvelles formes d'injustice
et d'exploitation dans la mesure où elles prennent appui
sur des épreuves non identifiées et non catégorisées.
De l'exclusion à l'exploitation
L'exclusion est une nouvelle catégorie de négativité
sociale contre laquelle la critique sociale basée sur la
notion marxiste d'exploitation se trouve affaiblie.
Dans une société connexionniste, l’exclu est
non seulement celui qui sort du marché du travail, mais aussi
celui dont les connexions sont rompues et qui n’est plus inséré
dans aucun réseau.
Face à cette nouvelle représentation, le refus de
l'injustice sociale a réagi dans un premier temps par l'indignation
face à la souffrance et a adopté la forme de l'action
humanitaire.
La politisation de l'exclusion au sein de mouvements qui relancent
la critique sociale date des années 1990, après le
débat sur la loi du RMI qui a servi de révélateur
à une exclusion mal connue dans sa réalité.
La difficulté rencontrée par ces nouveaux mouvements
est le passage de la notion d'exclusion (privation du travail) à
celui d'une théorie de l'exploitation (obtention dans le
travail). En effet, ce passage nécessite de rattacher la
notion d'exclusion à une nouvelle forme d'exploitation spécifique
du monde connexionniste.
La cité étant un modèle de justice, les qualités
de grandeur des personnes doivent être mises au service du
bien commun. Mais, à côté du "grand"
de la cité, le "mailleur", cohabitent des personnes
opportunistes qui ont les mêmes qualités pour réussir,
mais qui en font un usage purement égoïste, les "faiseurs
de réseaux". Ceux-ci concourent à la formation
de réseaux de privilège et de copinage. Le développement
de ces conduites lèse obligatoirement les autres membres
des collectifs de travail dont l'employabilité diminue.
Hors le raccordement de l'exclusion à l'exploitation suppose
l'existence d'un monde commun et le fondement d'un principe de solidarité
entre les "grands" et les "petits".
Pour cela, il faut préciser la part que peuvent apporter
les petits aux profits des grands sans que leur soit redistribuée
leur part de valeur ajoutée.
Dans un monde où la mobilité est la qualité
essentielle, on peut supposer que la contribution des petits à
l'enrichissement du monde connexionniste réside dans ce qui
constitue leur faiblesse, leur immobilité. Mais, pour relier
l'exclusion à l'exploitation, il faut comprendre que l'immobilité
des uns est nécessaire à la mobilité des autres.
La mobilité destinée à assurer le capital social
des grands se heurte à une limite temporelle. Aussi, les
petits restés sur place garantissent la continuité
et la présence des grands. On peut dire alors que les "immobiles"
sont exploités par rapport aux "mobiles" puisque
le partage du profit n'est pas équitable.
Mais l'inégalité est encore plus forte en termes
de durée. En effet, les projets changent et les liens assurés
sur place perdent leur intérêt et le commettant coupe
les liens. La doublure a perdu la capacité de survie seule
et elle est entraînée dans un processus d'exclusion.
Mais ce dernier peut être considéré comme une
agression contre la dignité même des êtres humains,
puisque cette forme d'exploitation ne permet plus au petit de manifester
sa grandeur dans un autre domaine. Elle entraîne peu à
peu une incapacité à créer des nouveaux liens
mais aussi à entretenir les liens existants qui conduit à
une situation d'exclu.
Les marchés financiers constituent la première source
de mobilité par le rythme de déplacement des capitaux
sans commune mesure avec celui des marchandises. Ils assurent une
pression constante sur les pays qui ont besoin de ces capitaux,
puis sur les entreprises qui ont besoin en permanence des soutiens
des financiers. Ils entraînent ainsi une longue chaîne
d'exploitation en cascade qui atteignent les salariés en
dernier ressort. Ainsi, la mobilité de l'exploiteur a pour
contre partie la flexibilité de l'exploité. Le différentiel
de mobilité est devenu une marchandise qui a un prix à
payer par les plus lents pour obtenir un rythme plus lent de la
part des mobiles. À la valorisation d'un produit ou d'un
bien par la qualité ou la rareté dans un modèle
à dominante marchande s'ajoute la valorisation par le différentiel
de mobilité dans un modèle connexionniste.
Les dispositifs de justice connexionniste
L'idée d'exploitation trouve d'abord son origine dans la
rémunération des contributions à la formation
du profit. Ceci suppose un cadre comptable permettant d'identifier
les instances qui concourent au profit et leur contribution à
sa formation.
Mais, en plus de l'injustice comptable, l'accusation d'exploitation
nécessite de définir "la force sur laquelle repose
le partage inégal" et ce qui la rend invisible car dans
un contexte d'épreuves non contrôlées, les justifications
des cités peuvent devenir sources de force entraînant
cette inégalité. Ainsi, combattre l'exploitation,
c'est faire en sorte que les épreuves afférentes à
la norme de la justice soient orientées vers cette justice.
Dans un monde connexionniste, reposant sur le différentiel
mobilité/immobilité, cela suppose une clarification
des épreuves de mobilité et un contrôle de leur
déroulement. Cette opération nécessite la construction
de nouveaux dispositifs, un peu à la façon des grilles
de classifications du monde industriel, qui permettraient de limiter
les abus. Elle éviterait également que les "faiseurs"
s'abstiennent de rémunérer suffisamment ceux qui travaillent
pour eux.
Cette construction nécessite l'existence d'un critique forte
et constante, reposant sur une organisation en réseau et
sur la participation d'acteurs, autonomes par rapport aux intérêts
capitalistes, susceptibles de jouer un rôle moteur dans l'expérimentation
de nouveaux dispositifs et d'être un soutien des réformes
réglementaires.
Ces dispositifs ne doivent pas être un retour en arrière
d'une critique dépassée, mais au contraire doivent
servir à organiser cette mobilité et les parcours
d'épreuves. Les propositions de mesures à envisager
pour mettre en place ces dispositifs sont de deux types.
* Les mesures "réformistes" se situent dans un
cadre de traitement social de l’exclusion et laissent de côté
le champ interne de l’entreprise.
* Le deuxième type de propositions concerne le management
et se centrent donc sur les relations dans l’entreprise.
Dans ce cadre interne à l’entreprise, on peut classer
ces propositions en trois catégories : celles qui visent
à recenser les acteurs impliqués dans un projet ;
celles qui tentent d’élaborer des principes justes
de rémunérations ; celles qui visent à égaliser
les capacités de chacun à se montrer mobiles.
La première catégorie suppose de chercher un cadre
comptable "idéal", adapté aux réseaux
(statut légal sans forme juridique rigide) permettant de
situer tous les acteurs du réseau.
Cette mise en évidence des différents acteurs impliquent
des mesures garantissant une juste rémunération sur
le modèle des conventions collectives du monde industriel.
Mais les propositions doivent intégrer le maintien de l’employabilité
au revenu tiré du travail, car le projet n’engendre
que des contrats temporaires sur des tâches bien définies,
laissant à la charge de la personne la formation et l’entretien
des qualités qui le rendent aptes à accomplir cette
tâche.
Cette notion d’employabilité est une notion pivot
dans un modèle de justice recherché. En l’absence
de la reconnaissance d’un droit des personnes à l’employabilité,
la personne doit supporter seule la perte d’employabilité.
De plus, cette notion est instrumentée par la notion de
compétence car elle correspond à la somme des compétences
accumulées par une personne. Dans cette optique, la Loi quinquennale
de 1994 permet de définir un nouveau dispositif de capital-temps
formation qui vise à favoriser l’évolution continue
des compétences et à assurer une maintenance professionnelle
en permettant aux salariés de développer un temps
de formation cumulable au cours de leur vie professionnelle.
L’extension et la mise en place de tous ces nouveaux dispositifs
ont pour but de rendre possible une traçabilité des
personnes dans un monde de réseaux dématérialisé
qui ne permet plus d’identifier les personnes dans un espace
structuré.
Enfin il apparaît nécessaire de prévoir des
mesures contrebalançant les handicaps de certaines personnes
qui ne seront jamais en mesure de réussir une épreuve
basée sur la capacité de mobilité. Les dispositifs
de réinsertion ; le RMI ou les emplois visant à l’insertion
professionnelle (les emplois "solidarité" par exemple)
sont autant de dispositifs de la Cité par projets utilisés
comme frein à l’exclusion. Ils ont pour objectif de
donner une stabilité même courte afin de permettre
de reconstruire un projet.
Ces dispositifs se sont développés grâce à
des acteurs très divers qui ont eu des actions coordonnées
sous forme de "réseaux locaux d’insertion".
Une grande partie de l’apprentissage fournie aux exclus a
été de développer une capacité à
établir des liens (prendre contact, obtenir un rendez-vous…).
Une orientation s’est ainsi faîte dans le sens de développer
les capacités de mobilité chez tous. Aussi les propositions
de constitution des nouveaux intermédiaires du marché
du travail vont dans le sens d’une égalisation des
parties. Elles ont pour but d’offrir la possibilité
d’entrer dans une grande variété de projets
et d’accéder ainsi au type de grandeur proposé
par la Cité par projets.
À l’épreuve de la critique artistique
La critique artistique a été intégrée
par le nouvel esprit du capitalisme. De nombreuses formes de libération
et d’authenticité semblent reconnues comme des valeurs
de la modernité. Mais il faut se demander si les exigences
de libération n’ont pas été vidées
de leur contenu en étant subordonnées à la
notion de profit.
Les signes afférents à la critique artistique sont
moins nets que ceux qui déclenchent la critique sociale (SDF,
mendicité, chômage…). Il est cependant possible
de déceler les signes d’une inquiétude (selon
le terme de Thévenot) qui expriment le malaise suscité
par le développement d’un monde connexionniste. Cette
inquiétude traduit un affaiblissement de la prise des personnes
sur leur environnement, et de ce fait, la difficulté de se
projeter dans l’avenir. Elle trouve sa source dans une autonomie
liée à une précarité qui entraîne
une dévalorisation de soi.
Le court terme dans le travail s’accompagne également
d’engagements à court terme dans la vie privée
: diminution des mariages et augmentation des liaisons "fragiles"
dîtes de cohabitation. L’étude de l’évolution
des suicides est particulièrement significative. À
partir des années 1970-80, outre une augmentation nette du
taux de suicide masculin, la courbe des suicides devient bimodale
avec un premier pic de la classe d’âge 35-44 ans au
lieu d’augmenter régulièrement avec l’âge.
Cette modification serait liée à la difficulté
de "se projeter dans l’avenir" du fait de l’incertitude
affectant les relations qui les rattachent au monde et aux autres.
De plus, les courbes de chômage et de suicide présentent
un même profil entre 25 et 49 ans.
La libération proposée par le capitalisme
Le discours de libération a toujours été une
des composante essentielle de l’esprit du capitalisme. Pourtant
le premier et le deuxième esprit du capitalisme ont été
obligés de se transformer sous l’effet des critiques.
Le nouvel esprit du capitalisme a lui aussi mis en place des dispositifs
répondant aux demandes d’autonomie et de responsabilité.
Mais ces dispositifs ont révélé de nouvelles
contraintes ou aliénations qui vont à l’encontre
d’une véritable libération. L’accroissement
d’autonomie et de liberté dans le travail s’est
faîte au détriment de la protection et de la sécurité
de l’emploi. mais elle s’est également accompagnée
d’un renforcement de l’autocontrôle et du travail
en équipe, mais aussi du contrôle informatique en temps
réel.
Le capitalisme a joué dans le sens d’une libération
comprise comme émancipation qui permet de devenir qui l’on
veut quand on veut (changement d’activité et de projet,
rupture avec tous liens et appartenances locales source de rigidité).
Mais cette libération s’est faîte au détriment
d’un libération au sens d’une délivrance
d’un système ou d’une situation d’oppression
car de nombreuses personnes furent précarisées et
soumises à des nouvelles contraintes et dépendances.
La critique de l’inauthenticité
Cette critique a été très forte lors du second
esprit du capitalisme et orientée contre la standardisation
et la production de masse industrielle aboutissant à une
massification des êtres humains et des pensées. La
réponse du capitalisme a été la marchandisation,
caractérisée par une diversification des biens et
des produits. Mais cette voie entraîna la marchandisation
de biens restés hors de la sphère marchande (activités
culturelles, loisirs…) et au-delà celle de certaines
qualités humaines.
Elle suppose également la prospection et la mise en valeur
de gisements d’authenticité, sources potentielles de
profit. Elle nécessite ensuite de contrôler la circulation
du "bien" pour qu'il devienne une source de profits. Le
bien doit subir une "codification", c'est-à-dire
une sélection des traits permanents à conserver, qui
marquent la différence, pour être diffusé. Mais,
dès que les significations sont reconnues, le bien perd de
son authenticité et donc de son intérêt. Il
s'ensuit un cycle rapide d'engouements et de rejets qui marquent
les limites de ce processus.
Cette intégration par le capitalisme de la critique d’inauthenticité
comme standardisation a conduit à une nouvelle définition
de l’inauthenticité comme reproduction d’une
différence à des fins marchandes. La qualification
de l’authentique se porte plus sur l’intention et la
stratégie que sur l’objet lui-même. Elle déborde
ainsi le cadre des objets et s’étend à toutes
les formes d’action pouvant être soupçonnées
de visée stratégique ou manipulatrice. Elle arrive
à une dénonciation de la réalité entière
comme un "spectacle" en tant que forme ultime de la marchandisation.
De plus, le nouvel esprit du capitalisme a également récupéré
la critique de l'ancienne notion d'authenticité comme conformité
à un idéal, comme fidélité à
soi. On a une double incorporation contradictoire qui entraîne
une absence d'issue possible. En effet, dans un monde de simulacre,
il n'existe plus aucune possibilité d'opposer une "copie"
à un modèle et le monde devient un monde de soupçon
et de manque de confiance.
La cité par projets est donc traversée par une double
contradiction, celle de l'exigence de l'adaptabilité et de
mobilité et l'exigence d'authenticité, basée
sur la confiance pour se connecter dans les réseaux. En fait,
il semble bien que le monde connexionniste peut apporter un certain
sentiment de liberté mais qu'il ne peut répondre à
la demande d'authenticité.
Il y a une contradiction insurmontable entre le fait d'être
soi, d'être libre pour conquérir d'autres projets et
le soupçon permanent d'être manipulé, pillé
ou récupéré. Cette contradiction rejoint d'ailleurs
une autre contradiction de la Cité, la nécessité
d'être libre et flexible (donc de se couler dans tous les
moules) et en même temps de développer sa spécificité
propre (sa personnalité) pour intéresser les autres,
obligatoire pour passer de projets en projets et devenir un "grand"
de la Cité.
La critique artistique semble paralysée dans ses contradictions
et devrait prendre le temps de reposer la question de la libération
et celle de l'authenticité en partant des nouvelles formes
d'oppression et de marchandisation qu'elle a elle-même contribué
à rendre possible.
De l'esprit du capitalisme et du rôle de la critique
Le bilan
La situation économique actuelle se caractérise par
un capitalisme réaménagé et en expansion. Cette
restructuration du capitalisme s'est réalisée autour
des marchés financiers et des fusions-acquisitions des multinationales.
Le dérèglement des marchés financiers a favorisé
les augmentations des profits spéculatifs et entraîné
un déplacement de la rentabilité du capital de l'investissement
industriel vers les placements financiers. Les nouvelles technologies
de la communication ont donné les moyens qui manquaient aux
entreprises de se restructurer.
Du fait de la crise et de la baisse de croissance, cette restructuration
a également bénéficié du soutien des
politiques gouvernementales en matière fiscale, sociale et
salariale : (baisse du taux d'imposition des sociétés,
stagnation du taux des cotisations sociales…).
À l'heure actuelle, les entreprises multinationales contrôlent
les 2/3 du commerce internationale et représentent 30% du
PIB mondial (contre 17% en 1960).
Parallèlement à la progression des revenus du capital,
à la restauration du taux de marge des entreprises (sous
l'effet d'un allègement de la fiscalité) et d'un partage
profit-salaire devenu favorable aux entreprises, les dispositifs
de sécurité des salariés, résultat des
luttes sociales ont été rognées par la flexibilité,
qui a entraîné une précarité du travail.
La situation sociale s'est profondément dégradée
et se caractérise par une croissance régulière
du nombre de chômeurs, une stagnation des revenus du travail
et un appauvrissement de la population d'âge actif.
Cette évolution s'est faîte sur un fond de désarroi
idéologique, marqué par l'absence de toute "critique",
due à une décomposition des organisations qui avaient
mobilisé leurs ressources critiques sur la société
des années 1960-70 et qui sont incapables d'offrir à
l'heure actuelle une alternative critique efficace.
L'esprit du capitalisme
Le capitalisme peut se définir a minima comme une exigence
d'accumulation illimitée du capital par des moyens formellement
pacifiques. Il doit être distingué de l'économie
de marché, dont les règles et les contraintes peuvent
être considérées comme relevant d'une forme
d'autolimitation du capitalisme.
Les "capitalistes" correspondent alors aux principaux
acteurs qui ont en charge l'accumulation et l'accroissement du capital
et qui font pression sur les entreprises pour qu'elles dégagent
des profits maximaux.
Mais le capitalisme se caractérise aussi a contrario par
le salariat, puisqu'une partie de la population tire son revenu
de la vente de son travail, qu'elle ne détient pas de moyens
de production, qu'elle dépend pour travailler des décisions
de ceux qui les détiennent et qui peuvent lui en refuser
l'accès.
L'accumulation capitaliste exige la mobilisation d'un très
grand nombre de personnes qui ont perdu la propriété
du résultat de leur travail et qui n'ont a priori aucune
motivation pour participer au processus d'accumulation puisque leurs
chances de profit restent des plus faibles.
Face à cette situation qualifiée d'absurde, le capitalisme
nécessite la mise en œuvre d'une idéologie justifiant
cet engagement, qui correspond à l'esprit du capitalisme.
Cette idéologie s'appuie sur des considérations individuelles
(motifs à s'engager dans une entreprise capitaliste) et des
considérations générales (en quoi cet engagement
sert le bien commun).
Les justifications développées par le capitalisme
s'appuient principalement sur la science économique considérée
comme une sphère autonome indépendante de l'idéologie
et de la morale et qui n'obéit qu'à des lois positives,
même si cette conviction est elle-même le fruit d'un
travail idéologique continu.
Les travaux de la science économique a permis d'assurer
trois piliers justificatifs centraux de l'esprit du capitalisme
: le progrès matériel (individuel considéré
comme un critère de bien-être social), l'efficacité
et l'efficience dans la satisfaction des besoins, un mode d'organisation
favorable aux libertés politiques et aux régimes démocratiques.
À ce discours idéologique du dogme libéral,
principalement destiné à la Société
et au Politique, le capitalisme doit compléter son appareil
justificatif pour répondre à ceux dont il a le plus
besoin, les cadres, concernant leur sécurité et celle
de leurs enfants, mais aussi une justification de leur participation
à l'entreprise capitaliste face aux accusations d'injustice.
Historiquement, deux grandes descriptions ont été
faîtes de l'esprit du capitalisme, chacune d'elle spécifiant
en son temps les réponses apportées à une société
juste, ainsi que les fondations et le dynamisme apportés
pour bâtir l'avenir.
Le premier esprit du capitalisme correspond à l'entreprise
familiale de la fin du XIXe siècle. Il est centré
sur la personne du bourgeois entrepreneur et les valeurs bourgeoises.
La justification repose sur une généralité
large de croyance dans le progrès, dans la science et la
technique donc aux bienfaits de l'industrie pour le bien commun,
idéalisée par le chevalier d'industrie.
Le deuxième esprit du capitalisme trouve son développement
entre les années 1930-1960. Il correspond à la grande
entreprise industrielle centralisée et hiérarchisée.
Il est centré sur l'organisation et la planification. Sa
représentation est le Directeur, personnage "héroïque"
tout au service de l'entreprise en opposition avec l'entrepreneur-propriétaire,
égoïste et uniquement tourné vers son intérêt
personnel. La justification s'appuie encore plus fortement sur la
croyance en la science et la technique, mais avec un idéal
"civique", reposant sur la solidarité institutionnelle,
la socialisation et la collaboration avec l'État dans une
visée de justice sociale.
Il apporte de plus à la fois une opportunité de carrière
par ascension dans la hiérarchie pour les cadres et une dimension
de sécurité pour l'ensemble des travailleurs du fait
du gigantisme des organisations.
Le capitalisme, trouvant sa justification en lui-même (accumulation
du capital comme but en soi), est détaché complètement
de la sphère morale. Pour maintenir son pouvoir de mobilisation,
il doit donc trouver des ressources justificatrices en dehors de
lui-même. Il incorpore ainsi à l'acte d'accumulation
du capital des "légitimités" culturelles
de son époque qui permettent de juger cet acte au nom de
principes universellement reconnus. La légitimité
repose donc sur des principes supérieurs communs, admis par
tout le monde, à un moment donné du temps, donc dotés
d'une valeur universelle.
Ces modes de justification sont classées en "cités",
six au total dans la société contemporaine, au sein
desquelles la "grandeur" représente une logique
de justification différente, mais admise de façon
universelle.
La notion d'esprit du capitalisme, tel qu'il est défini
par rapport à des valeurs dites universelles, permet de surmonter
à la fois les oppositions entre les théories qui n'ont
vu que la violence des rapports de force et les théories
"contractualistes" qui au contraire sous-estiment ces
rapports de force pour ne voir que les exigences morales d'un ordre
légitime.
Le capitalisme et ses critiques
La notion d'esprit du capitalisme permet également d'associer
l'évolution du capitalisme et les critiques qui lui sont
associées.
Les critiques ont joué un rôle moteur dans le changement
de l'esprit du capitalisme car ce dernier, détaché
de la sphère morale, trouve dans la critique les appuis moraux
et les dispositifs de justice qu'il peut incorporer et assurer sa
survie. L'impact de la critique peut être de trois ordres.
* Elle permet de délégitimer l'esprit précédent
et lui enlever son efficacité.
* Elle contraint, en s'opposant au processus capitaliste, celui-ci
à une justification en termes de biens communs et de justice,
qui aboutira à une amélioration d'autant plus effective
que la critique aura été virulente. L'esprit du capitalisme
incorpore alors une partie des valeurs au nom desquelles il était
critiqué, amis sans remettre en cause le principe de l'accumulation
ni de l'exigence de profit. La contrepartie, négative pour
la critique, est qu'une partie des valeurs qui ont été
mobilisées contre le processus d'accumulation est mise au
service de ce processus.
* Mais la critique peut aussi induire une transformation des modes
de réalisation du profit telle qu'elle se trouve désarmée
par rapport aux références antérieures.
Les formes historiques de la critique du capitalisme
Les sens des transformations du capitalisme aboutissant à
un nouvel esprit ne peut se comprendre qu'au travers des critiques
auxquelles il a été exposé. Sur le plan historique,
deux grandes critiques ont été adressées au
capitalisme.
La critique sociale
Cette critique repose sur un appui théorique et une rhétorique
inspirés du socialisme et du marxisme. Elle s'est développée
à partir des sources d'indignation provoquée par le
capitalisme considéré comme générateur
de misère et d'inégalité chez les travailleurs,
mais aussi d'opportunisme et d'égoïsme dans la vie sociale.
La critique artiste
Elle s'appuie sur des sources d'indignation d'un capitalisme considéré
comme à la fois créateur d'oppression, s'opposant
à la créativité, à la liberté
et l'autonomie des personnes et source de désenchantement
et d'inauthenticité du genre de vie qu'il engendre.
Les transformations du capitalisme et le désarmement de
la critique
La crise du capitalisme en 1968
La période 1968-78 est celle d'une crise profonde du capitalisme,
marquée par l'incapacité du patronat à contrôler
les forces de travail (avec comme corollaire la baisse des gains
de productivité) et en butte à un fort mouvement social
dépassant le monde ouvrier, et même le monde du travail,
associé à un syndicalisme très actif.
L'une des caractéristiques les plus importantes de cette
crise est l'association de deux types de critique, la critique sociale
et la critique artistique, concrétisée en mai 1968
par la double révolte ouvrière et étudiante.
On peut schématiser en disant que la première répond
à une demande de sécurité et la seconde à
une demande d'autonomie.
Ces types de critique convergent à cette période,
souvent portés par les mêmes acteurs dans l'entreprise,
et entraînent un mouvement de contestation général,
caractérisé par un grand nombre de jours de grève,
mais aussi d'actions "illégales" (durcissement
des conflits, violences…) ou à l'inverse d'absentéisme
et de turn-over important. Le résultat est une désorganisation
de la production.
La réponse en termes de critique sociale
Cette première réponse traditionnelle est illustrée
par des accords entre les syndicats, soucieux de contrôler
une base qui leur échappe, et un patronat, considérant
comme un moindre mal l'institutionnalisation de leur relation avec
les syndicats, par ailleurs divisés et peu puissants en France.
Ces accords se font sous la pression de l'État, engagé
dans une politique d'industrialisation (objectif du VIe plan) et
de compétitivité des entreprises, destinée
à préparer l'entrée de la France dans le Marché
Commun et les entreprises à l'ouverture des frontières.
Cette "politique contractuelle", axée sur les
inégalités économiques et la sécurité
des travailleurs, est une réponse à la critique sociale
et une concrétisation de son efficacité, puisqu'elle
marque ainsi la plus importante avancée sociale en France
depuis la Libération en modifiant le partage de la valeur
ajoutée au profit des salariés.
Mais cette politique contractuelle coûte cher au patronat
car les augmentations de salaires ne sont pas accompagnées
par des gains de productivité, qui subissent au contraire
une baisse sensible.
Surtout, elle n'apporte pas les résultats escomptés
de paix sociale et d'interruption du processus de désorganisation
de la production. Le choc pétrolier de 1974-75 et le début
de la récession accélère la remise en cause
de cette politique.
La réponse en termes de critique artistique
Le patronat abandonne le système de partenariat avec les
syndicats qui avait commencé à s'instaurer et s'oriente
sur une nouvelle politique de "gestion concurrentielle du progrès
social". Les entreprises doivent gérer le "social"
et prendre en charge les "aspirations" et les "revendications"
des employés.
Cette nouvelle politique s'appuie sur l'interprétation que
la crise du capitalisme est l'expression d'une révolte contre
les conditions de travail dues à la mécanisation,
Acquis sociaux de 1969 à 1974
*
4 semaines de congés payés
*
Création du SMIC
*
Déclaration commune de mensualisation
*
Accord sur les indemnités journalières de maternité
*
Droit à la formation continue
*
Loi sur la durée maximale du travail
*
Avenant-cadre de l'accord sur la formation et le perfectionnement
professionnel
*
Accord sur les préretraites et les garanties de ressources
*
Loi sur le renforcement des pénalités en cas de transgression
du droit du travail
*
Loi interdisant le travail clandestin
*
Loi de la généralisation des retraites complémentaires
* Accord d'indemnisation totale du chômage pendant un an
résultat de la rencontre entre le développement de
la rationalisation du travail et l'accroissement du niveau d'éducation.
Elle intègre la critique artistique, de nature anticapitaliste,
qui demandait plus d'autonomie et de liberté.
Cette conception se trouve en phase avec les réflexions
menées au plan international qui stigmatisent l'inefficacité
du management autoritaire et préconisent de nouvelles méthodes
de travail axées sur les groupes de travail semi-autonomes
et responsables de leurs activités.
L'accent est mis sur l'amélioration des conditions de travail
et l'enrichissement des tâches, qui constituent les thèmes
majeurs du CNPF et des porte-parole politiques au cours des années
1973-1976.
On passe alors d'une représentation "collective"
associée à une exigence de "justice social"
à une représentation "individuelle" associée
à une exigence de "justice", ce qui correspond
à une bascule de la sécurité (critique sociale)
vers l'autonomie (critique artistique).
Les mesures prises sont centrées sur l'allégement
de la hiérarchie la prise en compte des potentialités
"individuelles" des individus et se substituent aux mesures
assurant la sécurité des travailleurs. Elles modifient
les structures classiques des entreprises, sur lesquelles s'appuyaient
les syndicats, en autonomisant les individus et les organisations
(unités indépendantes, centres de profit autonomes…).
La déconstruction du monde du travail
L'objectif reste toujours la collaboration des salariés
à la réalisation du profit capitaliste, mais la voie
pour l'atteindre n'est plus l'intégration collective et politique
des travailleurs, mais l'épanouissement de la personne, en
développant le culte de la performance et l'exaltation de
la mobilité.
L'étendue des transformations
L'un des axes principaux de la nouvelle politique des entreprises
est la flexibilité qui permet de reporter le poids de l'incertitude
marchande sur les salariés à l'intérieur et
sur les sous-traitants et les prestataires de service à l'extérieur.
La flexibilité interne repose sur les transformations organisationnelles
et techniques du travail.
La flexibilité externe s'appuie sur les ressources de la
sous-traitance et d'une main d'œuvre à la recherche
d'emploi, donc malléable.
Les changements dans l'organisation du travail ont commencé
dès les années 1970 et se sont accélérés
dans la décennie 1980. Ils sont variables suivant les industries
et touchent surtout les industries de process dans un premier temps.
Ils sont caractérisés par des modifications allant
dans le sens d'une plus grande autonomie : augmentation des horaires
libres ou à la carte, de la polyvalence des ouvriers et de
la formation permanente; mais aussi par des innovations d'organisation
associées au nouvel esprit comme le juste à temps,
les cercles de qualité, les groupes autonomes ou la diminution
des niveaux hiérarchiques. À ces changements s'associent
des bouleversements de structure et de fonctionnement de la production.
Les changements dans le tissu productif se traduisent par une montée
en force des services au sein de l'entreprise ou en relation directe
avec elle car cette modification associe une augmentation importante
de la sous-traitance et une externalisation de nombreuses fonctions.
Ces changements ont comme conséquence une croissance de l'intérim
et expliquent également la part croissante de petites PME
dans l'emploi.
Mais surtout les groupes modifient leur type d'organisation, se
déconcentrent en structures juridiques distinctes ou en filiales,
tendant vers une organisation en réseau, qui investit l'ensemble
du tissu productif, d'autant plus qu'un emploi sur trois dans les
PME dépend des plus grands groupes.
Cette orientation est paradoxalement en opposition avec une économie
de marché qui devrait s'appuyer sur une croissance réelle
d'entreprises indépendantes de taille moyenne.
Les transformations du travail
Elles se caractérisent par une précarisation de l'emploi
qui va de pair avec les modifications organisationnelles progressives
des entreprises facilitées par l'état du marché
du travail et la pression du chômage.
Deux orientations stratégiques dans la politique de l'emploi
des entreprises sont à la base de cette précarisation
: l'externalisation des emplois et le développement des emplois
précaires.
Les entreprises se concentrent sur le cœur du métier
et externalisent par des techniques de sous-traitance, de prestations
de service, de mise à disposition du personnel ou de filialisation
toutes les activités qui ne n'entrent pas dans ce cadre.
Cette externalisation permet de reporter les coûts fixes
sur les sous-traitants tout en augmentant les exigences. Elle permet
aussi à l'employeur de se dissimuler comme employeur et de
contourner ainsi les contraintes du droit du travail.
Le développement des emplois précaires (intérim,
CDD, temps partiel) est le fait des entreprises comme des sociétés
de sous-traitance dans lesquelles ils sont majoritaires. Ce type
d'emploi assure un volant de main d'œuvre mobile qui donne
plus de flexibilité.
Au sein des entreprises, il permet une sélection progressive
des emplois les moins productifs et de mise sous tension des salariés
qui espèrent pouvoir acquérir un emploi plus stable
de type CDI. La situation actuelle est le reflet d'une sélection
qui a touché les catégories de salariés les
moins favorisés en fonction de critères internes aux
entreprises mais relativement généraux : les moins
"mobiles", les moins "adaptables", les moins
"diplômés", les "trop vieux", les
"trop jeunes", les originaires d'Afrique du Nord, d'Afrique
noire…
Cette situation a été favorisée par les pouvoirs
publics qui se sont engagés dès 1970 sur la voie de
la flexibilisation, notamment par les textes de 1982 et 1985 qui
ont élargi les possibilités de recours au contrat
à durée déterminée ainsi qu'au travail
intérimaire.
Les mesures de subvention de l'emploi, les mesures concernant les
préretraites et même le traitement social du chômage
ont finalement facilité en partie la flexibilisation de l'emploi.
Ces modifications de l'organisation des entreprises aboutissent
également à une fragmentation et une diversification
des emplois qui font cohabiter au sein d'une même structure
ou d'un même site des personnels de sociétés
différentes, de statuts très différents malgré
une identité des conditions de travail et parfois une similitude
des qualifications.
Elles entraînent ainsi une dualisation du salariat avec la
formation d'un double marché du travail entre une main d'œuvre
qualifiée, stable, à salaire relativement élevé,
le plus souvent syndiquée dans les grandes entreprises et
au contraire une main d'œuvre peu qualifiée, sous-payée
et peu protégée avec une précarité élevée.
Une deuxième conséquence de ces modifications d'organisation
est la réduction de la protection des travailleurs.
La substitution d'un contrat de travail par un contrat commercial
permet d'écarter un grand nombre de contraintes du droit
du travail. Les petites sociétés (filialisation, sous-traitances…)
ne possèdent pas en général de comité
d'entreprise ni de représentants syndicaux. Le droit du travail
est souvent contourné, ne serait-ce que par ignorance des
petits patrons qui ne disposent pas de service juridique.
Les manquements à la législation du travail concernent
également la santé des travailleurs, de ce fait plus
exposés aux nuisances et aux pénibilités, et
moins couverts, dans les petites sociétés ; cette
situation se traduisant par une augmentation des accidents de travail.
Le recul social a également touché les personnels
ayant des emplois plus stables dans de grandes entreprises. Les
conventions collectives, tenues d'améliorer les conditions
des salariés, peuvent depuis 1982 détériorer
les conditions de travail aussi bien dans le temps de travail que
pour les salaires.
La troisième conséquence est directement liée
aux nouvelles formes d'organisation du travail inspirées
des entreprises japonaises (juste temps, kaisen…). Elle se
traduit par une augmentation de la charge de travail et un développement
de la polyvalence à salaire égal.
L’affaiblissement des défenses du monde du travail
La désyndicalisation
Cet affaiblissement est la conséquence de la désyndicalisation
qui est à la fois un symptôme et une cause de la crise
sociale. Celui-ci a joué un rôle important dans le
rapport de force entre les employeurs et les employés au
détriment de ces derniers.
Il se traduit par une diminution de plus de 50% des syndiqués
entre 1976 et 1988. Le taux des syndiqués, déjà
faible en France, passe de 20% à 9%. Ceci se reflète
dans les votes aux comités d’entreprise où le
taux d’abstention est fort, alors que ces comités jouent
un rôle important dans les comptes de l’entreprise et
l’emploi.
Les syndicats sont de moins en moins représentés,
donc de moins en moins efficaces et de plus en plus discrédités.
Cette désyndicalisation tient à l’hostilité
"traditionnelle" du patronat envers les syndicats et l’application
d’un répertoire antisyndical vaste (harcèlement,
intimidations diverses, discrédit…). Mais il tient
surtout aux modifications et aux réorganisations des entreprises.
Sur le plan "quantitatif", il existe une relation directe
entre l'augmentation du chômage et des emplois précaires
avec la désyndicalisation, en rapport également avec
la fermeture des bastions syndicaux (sidérurgie, mines, chantiers
navals…). La recomposition du tissu économique (filialisation,
externalisation, délocalisation) a été un facteur
prépondérant de la désyndicalisation, conditionnée
par la diminution générale de la taille des entreprises.
La mobilité entraîne un manque de temps pour fidéliser
les adhérents et provoque une déstabilisation des
sections. À cela s'ajoute la désintégration
de la communauté du travail caractérisée par
la présence d'une population de travailleurs hétérogènes
sur un même site qui pose des problèmes d'action syndicale,
et donc d'efficacité (propriété réelle
par opposition à la propriété juridique).
Enfin au sein de l'entreprise, les nouvelles méthodes de
gestion humaine – individualisation des salaires, compétitivité
entre groupes et personnes, écoute directe des travailleurs
– ont eu pour effet de réduire l'audience des syndicats
et d'accélérer ainsi la désyndicalisation.
Face à l'ensemble de ces situations, les syndicats n'ont
pas su comment réagir. La CGT et la CFDT se sont trouvées
en opposition constante, avec des idées et des actions antagonistes,
qui ont contribué à démobiliser les syndiqués.
Les syndicats ont même été en opposition avec
une partie de leurs syndiqués' principalement les jeunes
travailleurs, séduits par certains aspects de cette nouvelle
organisation découlant de la critique artistique.
La législation mise en place par l'État a eu un effet
pervers. Les lois Auroux, en déplaçant la négociation
du niveau national où les syndicats étaient les plus
forts, vers le niveau local, l'entreprise, ont facilité l'action
du patronat et ont ainsi joué en faveur de la désyndicalisation,
d'autant plus qu'elles introduisaient le "droit d'expression
des salariés" et facilitaient ainsi la concertation
extra syndicale.
L'État lui-même, en en prenant une série de
réglementation (39 heures, retraite à 60 ans…),
a coupé court à toute négociation et a limité
l'action des syndicats.
Mais la critique artistique semble avoir été un des
éléments déterminant du discrédit jeté
sur les syndicats. Très antibureaucratique, cette critique
a porté de violentes attaques contre le pouvoir syndical
accusé de défendre des catégories privilégiées.
Ces accusations de corporatisme ont provoqué des changements
d'organisation des syndicats, éliminant les divisions catégorielles
et donc démantelant les syndicats nationaux, ce qui a conduit
à une diminution et même à une disparition de
sections entières.
Les dysfonctionnements internes des syndicats ont aidé à
cette critique. La coupure avec la base des responsables syndicaux,
choisis par leur hiérarchie et donc plus impliqués
dans la vie de l'appareil que dans la vie professionnelle, a été
un facteur important de discrédit en cette période
de renouveau de ce type de contestation.
La mise en cause des classes sociales
On peut considérer la société comme un ensemble
de groupes socioprofessionnels dans le cadre de l'État-Nation
qui joue un rôle d'arbitre pour assurer un partage à
peu près équitable des biens entre les divers groupes.
L'État a donc un rôle prépondérant dans
système de régulation sociale. Cette conception d'une
société formée d'un ensemble de classes sociales
ne s'est imposée que tardivement (à partir des années
1930) en France qui avait hérité de la révolution
la conception d'une Nation composée de citoyens. Cette conception
s'imposera rapidement. Elle débouchera sur la classification
des catégories socioprofessionnelles qui a été
un instrument important d'étude de la structure sociale.
Du fait de l'élévation du niveau d'éducation
de la population et de la décroissance des effectifs ouvriers,
le modèle des classes sociales fait place à une théorie
de l'absorption de toutes les classes par une vaste classe moyenne.
En même temps, la conscience de classes s'affaiblit.
Les changements au sein du capitalisme ont aidé à
affaiblir la notion de classe sociale en modifiant les barrières
classiques entre les catégories professionnelles. Le langage
institué, comme la transformation des ouvriers en opérateurs
ou la disparition du mot patronat (CNPF devenant MNEF), a contribué
à niveler les différences entre les catégories.
De nombreuses actions ont permis de contourner les classifications
utilisées dans les conventions collectives et même
de refondre ces classifications en introduisant de nouveaux critères.
Les entreprises sont ainsi arrivées à classer elles-mêmes
leurs emplois dans le cadre de la convention alors que le classement
était déjà fait dans les grilles établies
par les accords Parodi.
Ainsi le statut de cadre est remis en question dans les entreprises
des secteurs de pointe dont l'organisation est plus modulaire et
flexible surtout "maigre" avec un écrasement des
niveaux hiérarchiques. Au total, à la représentation,
certes schématique, d'un monde social divisé en groupes
hiérarchiques, se subsiste peu à peu la vision d'un
monde éclaté, composé d'une juxtaposition de
destins individuels.
L'affaiblissement de la notion de classe sociale a pour corollaire
l'affaiblissement de la critique axée sur les inégalités
entre classes d'individus "inclus" dans le processus de
production; alors qu'au contraire le nouveau système en fait
des "privilégiés" par opposition aux "exclus"
de ce processus de production.
La critique artistique s'est elle-même affaiblie car la barrière
"artiste" et "bourgeois" s'est modifiée
du fait de l'évolution des schémas culturels du au
développement considérable de l'enseignement secondaire
et universitaire. De plus, les artistes agissent de plus en plus
aujourd'hui dans le sens d'une "organisation individuelle"
avec un portefeuille variable d'activités et de projets,
ce qui les rapproche de l'image du manager mobile et léger.
En conclusion, la modification de l'ensemble des règles
qui régissaient le monde du travail entraîne de facto
un changement dans les épreuves à travers lesquelles
s'effectue la sélection sociale des personnes et dans les
conflits qui portent sur le caractère plus ou moins juste
de ces épreuves.
Les épreuves liées au travail étaient fortement
institutionnalisées, encadrées par les conventions
collectives et soutenues par une présence syndicale solide.
En termes de notion de justice et de contrôle forts, ces épreuves
étaient des épreuves de grandeur.
À l'heure actuelle, le rapport de force s'est déséquilibré
car l'épreuve met en présence un salarié individualisé
et une entreprise d'autant plus forte que le droit du travail se
déréglemente. On assiste à une désorganisation
complète des anciennes épreuves instituées
qui substitue l'incertitude aux règles anciennes. Les épreuves
de grandeur n'existent donc plus, il ne reste que les "épreuves
de force" ni spécifiées, ni contrôlées.
Les termes de force et de grandeur font référence
à des régimes différents d'épreuves.
La grandeur est une qualité des êtres qui se révèlent
dans des épreuves contrôlées par la catégorisation.
Par force, on entend une qualité des êtres qui se révèlent
dans des épreuves liées à un régime
de déplacement, terme employé en opposition à
la catégorisation. Le déplacement indique l'absence
de référence à des conventions ; il est toujours
événementiel et circonstanciel).
Pour soumettre les épreuves de force à une exigence,
il apparaît obligatoire de se doter d'une catégorisation.
Ce passage est l'une des tâches qui incombent à la
critique puisque celle-ci doit rassembler l'hétérogène
des déplacements pour donner un sens aux diverses situations.
Mais cette critique doit donc travailler, non plus sur des catégories
qui ne s'appliquent au monde d'aujourd'hui, mais au contraire sur
de nouveaux principes qui permettront de mettre de l'ordre dans
ce nouveau monde et donc d'avoir à nouveau prise sur lui.
Commentaires
Les auteurs analysent les changements et les critiques du capitalisme
et montrent leur relation étroite et indissociable. Cette
dialectique changements/critiques repose sur une notion de justification
et de légitimité.
Cette obligation de justification découle de la définition
du capitalisme et de ses rapports avec le salariat. En effet, selon
la définition de Wallerstein, reprenant ainsi l'idée-force
de Ricardo (telle qu'il l'exprimait dans ses principes de l'économie
politique et de l'impôt dès 1817), le capitalisme répond
à une exigence d'accumulation illimitée de capital.
Mais celle-ci nécessite la mobilisation d'un grand nombre
de personnes qui ont perdu la propriété de leur travail,
puisque ce dernier est devenu une marchandise (marchandise "fictive"
selon Polanyi) dont le prix est le salaire.
Cette situation implique la mise en œuvre d'une idéologie
qui justifie l'engagement dans le capitalisme et que les auteurs
appellent l'esprit du capitalisme.
Cette justification ne peut se faire que par rapport à une
grandeur universelle qui correspond à un principe de légitimité.
La recherche de la légitimité se fait suivant un
schéma, semblable apparemment à celui proposé
par Habermas, d'une communication basée sur une démarche
d'argumentations aboutissant à une "norme" universelle
dans laquelle tous, ou du moins les groupes, peuvent se reconnaître.
Mais, autant l'approche d'Habermas reste théorique et orientée
vers une "autonomie collective", autant la démarche
argumentative proposé ici se situe dans une situation de
conflit.
En effet, le déroulement des épreuves fait apparaître
la nécessité de développer des arguments fondés
sur des preuves solides. Pour expliciter les fondements de l'argumentation,
les auteurs s'appuient sur les constructions de la philosophie politique.
Pour ces derniers, théoriciens de "l'école des
conventions", orientés sur une construction d'un système
social s'appuyant sur des règles d'accord, le choix se porte
sur des systèmes attachés à construire un équilibre
dans la cité. Ces systèmes théoriques visent
à la construction d'une référence commune à
l'humanité, mais proposent également des principes
d'ordre légitime différents sur lesquels vont s'appuyer
les groupes ou les personnes pour justifier leurs actions ou leurs
critiques.
Les auteurs définissent six grands principes de légitimité
ou "cités" contenus dans ces ensembles théoriques
: l'inspiration dans la Cité de Dieu de Saint Augustin [Cité
inspirée], le principe domestique dans la Politique de Bossuet
[Cité domestique], la gloire et le crédit d'opinion
dans le Léviathan de Hobbes [Cité de renom], la volonté
générale dans le Contrat social de Rousseau [Cité
civique], la richesse dans Richesse des nations de Adam Smith [Cité
marchande] et l'efficacité industrielle dans le Système
industriel de Saint-Simon [Cité industrielle].
Ce modèle répond en quelque sorte à une théorie
de la justice (l'idée d'un bien commun qui se dégage
des analyses de J. Rawl) alliée à une théorie
de l'action (penser l'action au sens d'H. Arendt).
Il permet d'éclairer la relation définie entre changements
et critiques de l'esprit du capitalisme. Le capitalisme fait sienne
la légitimité culturelle de l'époque, admise
par tout le monde à un moment donné du temps. Les
critiques faîtes au nom d'une nouvelle légitimité
permettent au capitalisme non seulement de supplanter l'esprit précédent
mais aussi d'incorporer une partie des valeurs au nom desquelles
il était critiqué, ce qui lui donne l'opportunité
à la fois de se renforcer et de désarmer la critique.
L'essentiel de l'étude porte sur les changements du capitalisme
et de son esprit survenus après le mouvement de contestation
de 1968 et de la crise du capitalisme au cours de la période
1968-78 en France. L'évolution de l'esprit du capitalisme
est évaluée par une analyse détaillée
de la "littérature" de management des années
1960 et 1990.
Pour les auteurs, cette crise est caractérisée par
une double critique, sociale et artistique.
La conjonction entre ces deux critiques, si opposées dans
leurs origines et leurs concepts, s'est faîte pour la première
fois en France dans la contestation des dix-huit années de
la Monarchie de juillet qui est marquée par l'avènement
de la bourgeoisie au pouvoir, le début de l'ère industrielle
(retardée en France par rapport à l'Angleterre du
fait de la révolution de 1789) et la naissance de la classe
ouvrière.
La critique sociale trouve son origine dans le socialisme, puis
le marxisme. Le socialisme est né dans les remous politiques
et sociaux de la révolution de juillet 1830, s'affirme après
la révolution de 1848 pour être officialisé
par la Ie Internationale (1864). Il est d'abord essentiellement
anti-bourgeois dans la mesure où celui-ci apparaît
comme l'instigateur et l'archétype d'une société
fondée sur l'égoïsme, l'individualisme et le
profit personnel. Cette critique sociale s'appuie sur la misère
et la souffrance (et les répressions sanglantes des émeutes
[1832,34 et 39] ) de la masse ouvrière, puis du prolétariat
suivant Marx, particulièrement importante dans les débuts
de la Société industrielle.
Cette critique animera les luttes ouvrières et syndicales
et sera à la base des acquis sociaux, de l'interdiction du
travail des enfants de moins de 8 ans en 1841 à la sécurité
sociale en 1945, en passant par la reconnaissance du droit de grève
(1864), l'autorisation des syndicats (1884), le repos hebdomadaire
(qui ne sera accordé qu'en 1906) et les congés payés
en 1936.
En 1968, la critique sociale pourrait être caractérisée
de critique "classique" d'un capitalisme, basé
sur la grande entreprise, dont la justification s'appuie sur un
idéal "civique". Ce dernier s'inscrit dans le cadre
d'une conception de Bien commun qui se fait collaboration avec l'État
dans une visée de justice sociale et sur une dimension de
sécurité apportée aux travailleurs du fait
de la taille des entreprises. Pour reprendre la classification donnée,
cette critique porte sur le principe "marchand" et correspond
à une lutte contre toutes les formes d'injustice économique
et à une demande de meilleure répartition des richesses.
La réponse à cette critique, que l'on peut également
qualifier de "classique" a été l'ensemble
des négociations menées après mai 1968 entre
les syndicats et le patronat sous l'égide de l'État
et débouchant sur les accords de Grenelle.
Sur le plan sociologique, cette phase entre dans les cadres des
"conventions", grâce auxquelles tout conflit entre
deux légitimités (la légitimité civile
face à la légitimité industrielle pour reprendre
les termes de Durkheim) peut se résoudre par des dispositifs
écrits comme les accords de Grenelle.
L'échec effectif de ces accords (refus de travailler, grèves,
violences sur les lieux de travail…) viendrait de la deuxième
critique de la contestation de mai 1968 : la critique artistique.
La critique artistique naît également après
1830 face aux valeurs de la bourgeoisie triomphante qui s'opposent
aux valeurs artistiques (le mot "philistin" vient du mot
de l'argot des étudiants allemands, "philister",
celui qui n'a pas de culture, utilisé pour désigner
le bourgeois, par définition inculte particulièrement
sur le plan artistique). Elle trouve ses sources dans le Sturm und
Drang (période préromantique en Allemagne) et le Romantisme.
Ces deux périodes correspondent à une réaction
face à la philosophie des Lumières (appuyée
sur la Raison) et à un mouvement d'émancipation de
l'artiste et de conquête de son autonomie et de sa liberté.
La critique artistique se forge contre la conception de l'art classique
et aboutit au modernisme. L'Art n'est plus la recherche du beau
absolu tel que le concevait Platon. L'Art est dans la création.
Il se centre sur l'artiste (le sujet) et non plus sur l'œuvre
(l'objet). L'accent est mis sur l'inspiration, donc sur le génie,
mot très utilisé par les romantiques (notamment par
Gœthe). L'artiste s'individualise et revendique sa liberté.
Il trouve son autonomie grâce au marché (en vivant
de ses œuvres), mais en même temps il refuse la marchandisation.
Il s'oppose alors à une société dans laquelle
le travail (auquel l'artiste oppose le génie) est valorisé,
mais marchandisé.
La critique de mai 1968 marque une résurgence de la critique
artistique, pour laquelle le capitalisme est créateur d'oppression,
s'opposant à la liberté, l'autonomie et la créativité
des personnes. Cette critique est anticapitaliste, mais elle est
également anticommuniste. Dans cette optique, il ne faut
pas sous-estimer l'impact conceptuel, même indirect, qu'ont
pu avoir des philosophes comme C. Lefort et C. Castoriadis sur les
futurs "militants" de 1968 et les futurs cadres de la
gauche française par leur réflexion antitotalitariste,
notamment sur la bureaucratie répressive et le capitalisme
d'État en URSS. Ceci pourrait être une des explications
de la facilité avec lequel le capitalisme s'est modifié
en France au cours des deux dernières décennies sous
des gouvernements de gauche, comme le soulignent les auteurs.
Mais cette critique artistique est aussi une critique antimanagériale,
au sens où tous les attributs du management s'oppose point
par point à ceux de l'art, comme le souligne E. Chiapello
: le rationalisme à l'intuition, la sensibilité et
la création; l'hétéronomie à l'autonomie;
la méritocratie à l'aristocratie (génie); l'utilitarisme
à la beauté; le profit à l'art pour l'art.
Parallèlement un mouvement de critique, allant dans le sens
de la critique artistique, avait commencé au sein de la pensée
libérale. Il apparaît déjà dans le corpus
des années 1960. La littérature de management de cette
époque insiste surtout sur la valorisation des cadres et
leur besoin d'autonomie. Elle exprime une modification du comportement
managérial qui débouche sur la direction par objectifs
qui permet aux cadres d'être autonomes dans leurs actions,
de montrer leurs compétences et leurs capacités, tout
en restant, il est vrai, sous le contrôle de la hiérarchie
qui définit la stratégie et les objectifs.
En ce sens, il peut être intéressant de faire le rapprochement
entre la critique artistique et le cheminement des cadres pour se
soustraire à une hiérarchie qui opprime leur potentiel
de créativité. Ceux-ci veulent cesser d'être
la courroie de transmission du commandement et échapper aux
cinq prescriptions : prévoir, organiser, coordonner, commander,
contrôler (Fayolle).
Mais cette expression du besoin d'autonomie et de liberté
- pour les cadres uniquement - commence à faire apparaître
une critique du deuxième esprit du capitalisme, centrée
sur la cage d'acier, selon l'expression de Weber, d'une production
industrielle rationalisée. Certes, cette critique est motivée
principalement par la baisse de la productivité, associée
à une évolution du partage salaire/profits de la valeur
ajoutée en faveur des salaires. Mais on retrouve dans cette
critique, encore à cette époque, la même ambiguïté
que dans la contestation artistique de 1968, qui est celle de la
comparaison du fonctionnement bureaucratique de la grande entreprise
avec la bureaucratisation du bloc communiste.
À partir de cette analyse de la crise de 1968 en France,
les auteurs démontent le long processus de modification du
capitalisme, aboutissant à un troisième esprit, idéologie
d'une nouvelle forme de capitalisme, dont l'organisation et le fonctionnement
sont à l'opposé de l'esprit précédent.
En fait, ce processus n'est pas linéaire et il conviendrait
de distinguer différentes périodes au cours de cette
évolution.
Les différentes stratégies (regroupements, externalisations,
délocalisations…) développées par les
entreprises à partir de 1970, avec toutes les conséquences
sociales qu'elles ont entraînées (précarisation
de l'emploi, chômage, exclusion, licenciements…) correspondent
certes à l'abandon de la politique contractuelle, mais sont
aussi le reflet de tentatives de réponses organisationnelles
à la période de récession qui s'installe en
1974-75 après le premier choc pétrolier et à
l'augmentation de la concurrence.
On peut considérer que la nouvelle orientation vers ce qui
sera le nouvel esprit du capitalisme ne commence vraiment en France
qu'au début de la décennie 1980, période à
laquelle l'État fait le choix de l'Europe et surtout se désengage
de l'économie sous la pression de la crise; orientation suivie
par tous les gouvernements qui se sont succédés ensuite.
Le point de non-retour de cette évolution vers ce nouvel
esprit se situe au début des années 1990, après
la chute du mur de Berlin (sur le plan symbolique) et la fin du
communisme. Il est la conséquence de l'accélération
de la mise en œuvre de l'Europe, mais aussi de l'arrivée
de Clinton à la présidence des États-Unis qui
marque une bascule idéologique par rapport à la critique
faite par la Gauche du modèle Reagan/Thatcher.
À partir de cette période, en termes d'efficacité
économique, le modèle "néo-américain",
pour reprendre l'opposition développée par M. Albert,
fait montre de sa supériorité sur le modèle
"rhénan", non seulement dans les domaines de la
croissance et de l'innovation mais aussi, et surtout, dans celui
de l'emploi (sans préjuger de la qualité de l'emploi).
Toutefois ce nouveau capitalisme est en butte à des critiques
sur des carences réelles d'inégalités sociales,
d'exclusion de groupes entiers et sur son incapacité réelle
-ou sa volonté – de résoudre des problèmes
de société.
Comme le capitalisme précédent avait eu besoin d'une
légitimité qu'il avait bâtie sur la sécurité,
le nouvel esprit va avoir besoin d'une justification et d'une légitimité
qu'il va puiser dans la critique artistique, qu'il intègre
et dont il érige progressivement les attributs en grandeurs
universelles.
Toutes ces évolutions sont reflétées par le
corpus des années 1990. La littérature de management
de cette époque est d'abord axée sur la critique du
modèle d'entreprise forgée à la période
précédente. À ce niveau, elle se fonde sur
l'efficacité des nouvelles organisations de l'entreprise
basées sur le "toyotisme" par rapport aux entreprises
dont le mode d'organisation répond encore au "fordisme"
et au "taylorisme". Cette critique s'appuie aussi un courant
de critique de type "artistique" développé
au sein même du management contre "le système
disciplinaire" (Foucault) de l'entreprise.
Mais cette littérature du management diffuse l'idéologie
du nouvel esprit du capitalisme et les concepts de sa légitimité.
Elle substitue l'apologie du risque, de la mobilité et de
l’activité à celui de la sécurité,
en s'appuyant sur la libération de l'homme qui peut exprimer
sa créativité et s'épanouir complètement.
L'entreprise n'est plus dirigée par un chef qui a la vérité
(au sens de Platon), mais par un leader, le manager, celui qui a
la vision, mais aussi celui possède les réseaux et
qui peut passer de projets en projets grâce à sa mobilité
et sa connaissance des réseaux.
Le manager est aussi qui celui qui anime par son charisme et qui
motive ainsi les gens à travailler avec lui sur une base
de confiance (passage du contrôle à l'autocontrôle).
L'entreprise devient "apprenante" et le manager, au sens
nietzschéen, est celui qui doit amener ceux qui travaillent
avec lui dans une même direction tout en favorisant l'émergence
de leur créativité.
À travers l'étude de cette littérature, les
auteurs décèlent l'apparition d'une septième
cité définissant une nouvelle grandeur représentée
par le manager, qui légitimise le nouvel esprit du capitalisme.
Ce dernier devient le mode de pensée unique et on pourrait
dire, en paraphrasant Nietzche, une "morale" ("créée
par les dominants" de ce monde), à laquelle une grande
partie de la Société va se conformer par la suite
à ses valeurs.
Face à ce nouvel esprit qui a modifié les modes de
réalisation du profit, mais qui est de plus entièrement
centré sur l'individu et extérieur à la notion
de Bien commun (s'éloignant ainsi des principes de la morale
de Durkheim), la critique sociale est à l'heure actuelle
désarmée par rapport à ses références
antérieures.
La critique artistique s'est affaiblie dans les mesures où
les transformations de l'économie et du management s'orientent
vers ce que l'on appelle le modèle "post-bureaucratique",
caractérisé par l'entreprise en réseaux, qui
répond aux valeurs de cette critique.
Mais ce nouvel esprit va plus loin car une de ses grandeurs naturelles,
l'activité, implique la fin de la séparation entre
le temps de travail et le temps personnel (le temps unifié
de l'artiste). On tend ainsi vers un "système social
où l'individu jouirait de sa plaine souveraineté",
ce qui correspond à une partie de la définition de
l'anarchie. À la fin de l'État car chaque individu
est maître de lui-même correspondrait la fin des organisations
dans la mesure où chaque individu construit sa vie qui devient
une organisation. Mais, dans le nouvel esprit, tout est organisation
et "l'individu n'est pas soumis qu'aux règles supérieures
qu'il se serait librement données", mais à des
règles créées par un système auxquelles
il faut se conformer pour survivre, ce qui suppose de nouvelles
exclusions de pans entiers de populations dans le monde du fait
de la mondialisation car seule une minorité peut posséder
l'accès aux réseaux.
Dans cette situation, la question posée par Weber reste
d'actualité : "comment la liberté et la démocratie
peuvent-elles être maintenues à long terme sous la
domination du capitalisme avancé ?".
La réponse à l'emprise de la nouvelle forme de capitalisme
repose sur la construction de la nouvelle cité, la "Cité
par projets", dans la mesure où ce processus correspond
à une progression vers un régime de catégorisation
et que seule la Cité construite peut mettre en place des
épreuves identifiées et catégorisées,
cadre d'une plus grande justice.
En effet, la cité est à la fois un opérateur
critique et un opérateur de justification que les auteurs
définissent comme un "dispositif critique autoréférentiel",
interne, qui permet au monde de se limiter afin de pouvoir durer.
La légitimité des "grands" repose sur la
limitation de leur force face aux "petits". La critique
est donc l'élément essentiel qui permet la construction
de la Cité, puisque l'histoire du capitalisme montre sa capacité
à intégrer les critiques qui lui sont faîtes
et à se modifier pour y répondre.
Le passage d'un monde connexionniste à la Cité par
projets repose sur un renouveau des critiques sociale et artistique
qu'il faut définir.
Le substrat de ces critiques s'apparente à celui qui a nourri
la réaction contre le premier esprit du capitalisme. La critique
sociale s'appuie sur le sentiment de souffrance des exclus du monde
connexionniste ; la critique artistique sur une inauthenticité,
qui correspond à sur une forme ultime de marchandisation
des biens.
En fait, ces deux critiques se rejoignent dans un même sentiment
de marchandisation de tous les rapports humains. Elles traduisent
la perte de la sécurité dans un monde en mouvement
continuel. La précarité du travail et les délocalisations,
qui sont la traduction concrète pour beaucoup de la mobilité
et la flexibilité, entraînent l'insécurité
dans le travail. Mais cette insécurité dépasse
le cadre professionnel du fait de la distension, et même parfois
la disparition, de l'ensemble des liens sociaux. Ce sentiment d'insécurité
semble devenu plus global, "existentiel" et se traduit
par ce que H. Jonas a appelé "l'heuristique de la peur",
touchant à la Santé, l'alimentation et au devenir
de la planète.
Elles se rapprochent également dans le sens dans le sens
où les solutions aujourd'hui sont au fond les mêmes
que celles d'hier : d'une part accroître la sécurité
et la stabilité des personnes, d'autre part limiter la sphère
marchande.
Mais pour cela, il faut espacer les épreuves, ralentir la
mobilité, c'est-à-dire le temps, espacer donc créer
des espaces et permettre l'expression de la liberté de choix
de vie qui serait un facteur de libération.
Seule la notion d'un "statut" attribué au "travailleur
mobile" permettrait d'apporter une liberté aux individus
par rapport au marché et de résister à une
nouvelle sociabilité sans frein.
Mais la question se pose de savoir comment fixer des règles
dans un contexte de changement continuel et quel peut être
le poids des États, et des gouvernements, qui ont eux-mêmes
choisi la voie d'une plus grande libéralisation de l'économie
?
Ainsi le projet de Loi de modernisation sociale, qui doit être
présenté par le gouvernement français, présente
notamment un texte sur "la validation des acquis professionnels"
destiné à favoriser la capacité de mobilité.
Mais peut-être est-ce l'exception française qui peut
d'ailleurs faire douter d'une généralisation du rôle
de la critique à partir d'un cadre d'analyse portant l'évolution
de la situation en France ?
En ce sens, deux points découlant de l'analyse des nouvelles
formes de la critique paraissent importants.
* Les auteurs stipulent bien que les nouvelles formes de la critique
et de lutte contre le nouvel esprit du capitalisme ne peut venir
que d'acteurs autonomes et organisés eux-mêmes en réseau.
* S'appuyant sur la définition des "biens sociaux"
donnée par Walzer (sphères de la justice), ils ouvrent
un chapitre d'une critique sociale (demande) par rapport à
des biens auxquels tout le monde doit avoir accès et artistique
(offre) pour des biens qu'il est immoral de dénaturer ou
d'aliéné. La critique artistique rejoint alors la
critique écologique.
Hors les nouvelles luttes s'appuient s'orientent vers un droit
à la vie pour l'ensemble des individus pour qu'ils puissent
accéder véritablement à leurs besoins. Les
manifestations à Seattle, Davos ou Nice en sont les reflets,
même si elles répondent à des sensibilités
(et des objectifs) différents, même si elles ne sont
toujours sous-tendues par une analyse rigoureuse et logique.
Les discours du FMI et de la Banque Mondiale sur la 'mondialisation
inéquitable", l'entérinement par l'Europe du
principe de précaution qui va à l'encontre du libre
échange sont-ils des débuts de réponse au problème
posé par la Société.
De plus, ces luttes apparaissent bien correspondre à la
société connexionniste car elles s'appuient sur des
réseaux et une mondialisation des résistances qui
va essayer de se concrétiser par des propositions au forum
social de Porto Alegre.
En conclusion, "le nouvel esprit du capitalisme" apporte
non seulement un éclairage sur le rôle moteur de la
critique dans la lutte contre les injustices d'une société
basée uniquement sur le profit, mais aussi un outil conceptuel
nécessaire à cette lutte. Il permet également
de monter une des facettes de la force de survie du capitalisme
qui est sa capacité d'intégration et d'assimilation
des critiques qui lui sont faîtes.
Mais surtout, dans la situation d'incertitude dans lequel le monde
se trouve à l'heure actuelle, il veut dégager un côté
positif qui ne peut mieux exprimé que par les auteurs :
"En écrivant cet ouvrage, nous nous sommes moins donné
comme objectifs de proposer des solutions pour amender les traits
les plus choquants de la situation du travail aujourd’hui,
ni même de joindre notre voix aux clameurs de dénonciation
– toutes tâches demeurant fort utiles -, que de comprendre
l’affaiblissement de la critique au cours des quinze dernières
années et son corollaire, c’est-à-dire le fatalisme
dominant."
L'émergence d'une nouvelle configuration idéologique
Le discours de management des années 1990
Les sources de renseignement ont été puisées
dans la littérature de management destinée aux cadres.
Elle est née après la crise de 1929 à destination
de ceux qui devaient symboliser le deuxième esprit du capitalisme.
Cette littérature présente une face technique mais
elle comporte aussi une forte connotation normative disant plus
ce qui doit être que ce qui est. Son contenu représente
ainsi le meilleur indice de son caractère idéologique
dominant du moment.
Deux séries de textes ont été étudiées
: ceux des années 60 (1959-69) et ceux des années
90 (1989-1994). Ces textes ont été analysés
par une lecture extensive, puis soumis à un logiciel d'analyse
pour confirmer et valider les hypothèses.
Le management des années 1960
La littérature est axée sur le problème de
l’insatisfaction des cadres, cantonnés au rôle
d’experts techniques et de relais entre la direction et la
base. Elle fait part de leurs aspirations de partage de pouvoir,
d’autonomie et d’information dans un mode de gestion
centralisé. Elle œuvre dans le sens de la légitimation
et de la valorisation des cadres, considérés comme
les "valeurs" de l’entreprise.
Le corollaire est une délégitimation du patronat
traditionnel, surtout le petit patronat, caractérisé
par son autoritarisme, son irresponsabilité et sa mesquinerie.
Cette orientation correspond à un rejet de tout ce qui vient
du "monde domestique" (avancement à l'ancienneté,
rôle des relations sociales dans la réussite de la
carrière…), significative du passage d'une bourgeoisie
patrimoniale à une bourgeoisie de dirigeants salariés,
diplômés et intégrés à de grandes
administrations publiques ou privées.
Mais, au problème de l’insatisfaction des cadres s'associe
le début d'une critique de la grande entreprise au fonctionnement
bureaucratique, peu différent en somme de la bureaucratisation
du bloc communiste. Les auteurs de cette période ont pour
but d'imposer de nouveaux modes de gestion, basés sur la
décentralisation et la méritocratie.
Dans cette optique, la direction par objectifs apparaît comme
un dispositif efficace. Elle donne une autonomie aux cadres, mais
contrôlée car les objectifs sont cohérents avec
la stratégie définie par la direction. Elle associe
également une mesure des performances car les cadres sont
jugés sur leur capacité à réaliser ces
objectifs (méritocratie).
Ce mode de gestion permet donc la libération des cadres
et l'assouplissement de la bureaucratie issue de la centralisation
mais sans remettre en cause les fondements de la hiérarchie.
Le management des années 1990
Le projet des années 90 pousse à leur terme les critiques
contre la bureaucratie et la planification rigide qui s'oppose à
la vraie réalité. Elle englobe toutes les instances
associées à l'autorité (patrons, chefs…)
et même les cadres, agents de la bureaucratie. Le but de ce
projet est d'éliminer en grande partie le modèle d'entreprise
forgée à la période antérieure.
Ce projet apparaît dans un nouvel environnement : le monde
communiste s'est écroulé ; l'Europe et les USA sont
dominants et surtout émerge le troisième monde de
l'Asie et du Japon.
Deux thèmes deviennent prépondérants et explicatifs
du but de ce projet : la concurrence et le changement permanent
toujours plus rapide des technologies.
Ces deux facteurs imposent un nouveau type d'organisation des entreprises,
flexible et inventive, capable de s'adapter à toutes les
transformations et de prendre de l'avance technologique sur les
concurrents.
Ainsi se développe le concept des entreprises "maigres",
ayant perdues la plupart des échelons hiérarchiques,
travaillant en réseau, par projets, axés sur la satisfaction
des clients. Cette entreprise s'est également séparée
de fonctions et de tâches qui ne font pas partie du "cœur
du métier", accomplies par des sous-traitants, des prestataires
de service ou des intérimaires. Dans ce type d'organisation,
l'entreprise est menée par un "leader" (et non
plus un chef) qui a une vision et qui aide cette entreprise à
s'auto-organiser autour de sa vision.
Il apparaît donc plus adapté à un monde économique
qui trouve sa source de valeur ajoutée dans la capacité
à tirer parti des connaissances pour créer des innovations.
Les entreprises deviennent "apprenantes", conduites par
des "managers", animateurs par leur charisme et sur une
base de confiance de petits groupes de travail. Les managers s'appuient
sur des experts (différents des cadres ingénieurs
et dirigeants du modèle précédent), responsables
de la performance technique.
Le changement des formes de mobilisation
Ce projet introduit un changement dans les formes de mobilisation.
L'apologie du changement, du risque et de la mobilité se
substitue à celle de la sécurité et la carrière
qui faisaient implicitement partie du contrat de travail dans les
années 60.
Cette démarche de mobilisation s'appuie sur la libération
de l'homme qui peut ainsi exprimer toute sa créativité
et sa réactivité et s'épanouir ainsi complètement.
Les "préceptes de justice", qui sont la façon
d'évaluer les personnes, se sont radicalement modifiés.
Alors que la démarche précédente tendait à
vouloir donner à chacun selon ses résultats et son
efficacité, la nouvelle forme de justice valorise ceux qui
savent travailler en projet, donc capables de mobilité, de
changement et d'adaptation.
L'hypothèse formulée est celle de l'émergence
d'un nouveau sens de la justice que l'on peut codifier selon l'architecture
des cités politiques et qui correspondrait à la cité
par projets.
La formation de la cité par projets
Tous les dispositifs issus du deuxième esprit du capitalisme
ont été infléchis et/ou supprimés et/ou
remplacés, ce qui a impliqué de se doter d'une nouvelle
représentation générale du monde économique.
Le terme "réseau" est celui qui est le plus utilisé
pour relier tous les éléments de l'économie
capitaliste. Ce terme, surtout associé à des connexions
matérielles (eau, électricité, voies ferrées…)
a été récupéré du fait du développement
des réseaux informatiques, support technique de la nouvelle
économie. Dans le monde des réseaux, la vie sociale
est faîte de la multiplication des rencontres et des connexions
à des groupes divers dans le temps et dans l'espace.
Le projet est l'occasion le prétexte à la connexion.
Il peut ainsi se définir comme un amas de connexions actives
propres à faire exister, même temporairement, des objets
et des sujets. Il est une poche d'accumulation temporaire, créatrice
de valeur, sans laquelle il n'y aurait que des flux sans fin.
Il se constitue donc un nouveau système de valeurs sur lequel
les personnes pourront prendre appui pour porter des jugements,
discriminer les comportements idoines, légitimer les pouvoirs
et sélectionner ceux qui en ont les qualités.
Ce nouvel appareil justificatif en formation correspond à
une nouvelle cité définie comme la cité par
projets, dont la dénomination est calquée sur celle
d'organisation par projets, la plus fréquente dans la littérature
managériale.
Le "principe supérieur commun", selon lequel sont
jugés les actes et les personnes, est l'activité.
Mais l'activité est comprise ici en tant qu'aptitude à
générer des projets ou s'intégrer dans des
projets. La vie est conçue comme une succession de projets.
La qualification des projets (artistiques, familiaux, charitables…)
et leur distinction (loisir, travail…) importent peu ; ce
qui importe, c'est de développer des activités, de
s'engager dans des projets (dans un choix volontaire), donc d'avoir
la capacité de s'insérer dans des réseaux,
de les explorer afin de se mettre dans des conditions d'engendrer
des projets.
État de grand"
Engagé, Engageant
Mobile,
Enthousiaste, Impliqué,
Flexible, Adaptable,
Polyvalent, Evolutif,
Employable, Autonome,
Non Prescrit,
Sait Engager les autres,
À L'écoute, Tolérant,
Donne de l'Employabilité
"État de petit"
Inadaptable,
N'inspire pas la confiance,
Autoritaire, Rigide,
Intolérant, Adaptable,
Immobile, Local,
Enraciné, Attaché,
(a) un statut,
(préfère la) Sécurité.
La connexion devient un état naturel entre les êtres.
Le "grand" est donc celui qui répond le mieux aux
grandeurs universelles de la nouvelle Cité : se connecter,
communiquer, se coordonner, s'ajuster aux autres, faire confiance.
L'expert est ainsi un grand de la Cité par projets, celui
dont le "leadership" est fondé sur la connaissance
et sur l'intelligence, car sa compétence est faite d'expériences
et de connaissances personnelles accumulées. Mais les chefs
de projets, capables de faire le lien entre des zones d'expertises
différentes, et le "managers" (par opposition aux
cadres) sont encore plus "grands".
La déchéance de la Cité par projets arrive
lorsque le réseau ne s'étend plus, se referme sur
lui-même car sa fonction est d'absorber et de distribuer l'information.
Corruption, privilèges, copinage ou mafia définissent
cette déchéance.
L'ordre établi de cette Cité doit en effet être
orienté vers le bien commun et se soumettre à des
contraintes, qui tiennent dans l'observation du rapport de grandeur
et des obligations définies des "grands" envers
les autres.
La Cité par projets constitue bien une forme spécifique
et non un compromis transitoire entre les cités déjà
existantes.
* La cité inspirée
Cette cité met également l'accent sur la créativité
et sur la singularité des personnes mais uniquement dans
cadre de la créativité, qui reste uniquement individuelle.
Il n'y a ni partage ni transmission comme dans les réseaux
de la Cité par projets.
* La cité marchande
La cité marchande a également dû développer
des modèles en réseau dans le cadre de la microéconomie
classique.; basés sur la confiance entre acheteur et vendeur
et la réputation de ce dernier. Mais ces réseaux présentent
des différences fondamentales avec ceux de cité par
projets.
- Ils sont transitoires (le temps d'une transaction entre client
et vendeur).
- Ils s'intègrent dans un marché transparent (conditions
pour que les prix puissent se former), alors que dans un monde réticulaire
l'information doit circuler dans le réseau, mais ne sort
du réseau qu'à la faveur des connexions.
- Les relations sont anonymes, ou ponctuellement personnelles,
alors que l'organisation en réseaux est bâtie sur des
relations interpersonnelles de confiance stables et durables.
- Les produits sont détachés des personnes et la
qualité est garantie par des standards alors que les produits,
surtout immatériels des réseaux ne sont pas clairement
identifiés et détachés des personnes. En fait,
personne ne sait ce qu'il a à gagner dans la relation.
L'ensemble des caractéristiques de la Cité par projets
apparaît comme un frein au fonctionnement de la concurrence,
principe supérieur de la cité marchande. Les tenants
d'un monde connexionniste plaident pour une "coopétition"
(relation faite d'un mélange de coopération et de
compétition).
* La cité de renom
La réputation est une valeur fondamentale dans les deux
cités. Mais le renom est associé à la communication
de masse et il s'évalue par des enquêtes ou des sondages
d'opinion, alors que la réputation se fait par communication
interpersonnelle dans la Cité par projets.
* La cité domestique
La cité domestique montre en apparence de forts traits communs
avec la Cité par projets : relations personnelles, face-à-face,
confiance. Des écrits de la période des années
90 font d'ailleurs l'éloge des organisations familiales.
Toutefois, la cité domestique repose sur une conception
hiérarchique, basé sur le couple fidélité-loyauté
dans des liens prédéterminés et hors travail,
à développement communautaire et local. En dehors
de termes communs, elle s'oppose complètement à la
Cité par projets, au point d'émettre l'hypothèse
que la formation du monde connexionniste a été corrélative
à la désintégration du monde domestique.
* La cité industrielle
Cette cité est à l'opposé de la Cité
par projets, qui s'est formée à partir de la critique
artistique exercée à l'encontre de la cité
industrielle.
L'étude des deux corpus (textes des années 1959-69
et des années 1989-94) en fonction des regroupements ou des
catégories de mots associés aux cités antérieurement
décrites et à la cité par projets montre bien
l'évolution des idées.
*
La logique industrielle reste dominante dans les deux corpus, mais
elle est relativisée dans les années 90 par la place
occupée par la cité de projets.
*
La logique domestique qui occupait la deuxième place dans
les années 60 est détrôné par la logique
de réseau, ce qui peut être interprétée
comme une absorption de cette logique par la logique connexionniste.
*
La logique marchande occupe le troisième rang dans les deux
corpus, l'augmentation des occurrences suggérant un réaménagement
des dispositifs marchands par référence aux réseaux.
*
La logique civique, encore forte dans les années 60, du
fait de l'idée du rôle sociale de l'entreprise et de
sa synergie avec le rôle de l'État, subit un effacement
dans les années 90.
*
La logique inspirée monte en puissance, ce qui est en relation
avec l'accent mis dans la littérature managériale
des années 90 sur l'innovation, la créativité
et le risque.
Les changements sur le plan de la morale
Dans la société en réseaux, le sens de l'épargne
s'applique non aux biens matériels mais au temps et à
la manière dont on l'utilise. Le temps n'étant pas
stockable, l'homme connexionniste doit être disponible, sans
les contraintes de la propriété ni du pouvoir. C'est
l'homme "léger" qui n'a de responsabilité
que vis-à-vis de lui et de son développement personnel.
La distinction entre la vie privée et la vie professionnelle,
qui faisait l'essence du capitalisme, du moins sur le principe,
tend à s'effacer. La valorisation de l'activité englobe
la vie ludique, la vie personnelle et la vie professionnelle.
Toute la morale quotidienne est ainsi affectée par le nouvel
esprit. Il s'agit d'un changement profond qui touche la conception
de l'argent, du travail des avoirs et du rapport avec soi-même.
La question qui peut se poser est de savoir comment une telle transformation
a pu se produire sans rencontrer de force de résistance ou
d'hostilité, mise à part la condamnation de l'exclusion
; sans que la politique publique ne puisse intervenir mais aussi
sans que la critique sache l'analyser.
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